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mercredi 4 septembre 2013

Sven et les gars pas-là


Avertissement: ce billet contiendra un nombre anormalement faible de blagues et de commentaires ironico-sarcastiques qu’à l’habitude en raison du sujet traité; nous préférons vous en avertir afin de vous éviter une déception par rapport à vos attentes sur le degré de drôle que l’on retrouve normalement sur cette page.

Avertissement : malgré la nature sérieuse du sujet abordé, il se peut que vous trouviez quand même quelques blagues de drôle dans ce billet; ne voyez en aucun cas dans ces blagues un manque de respect pour le sujet traité, mais plutôt parce que j’essaie quand même toujours de faire sourire les gens malgré la gravité du thème et que j’aime bien faire des images. Nous préférons vous en avertir pour éviter les plaintes.

Avertissement : désolé pour les deux avertissements précédents qui font en sorte que le texte ne commence pas dans le vif du sujet. Je voulais simplement mettre carte sur table afin que vous soyez conscients; nous préférons vous en avertir.

Ok, on part…

Comme chaque grande ville, Rio de Janeiro compte son lot de gens vivant dans la rue. Selon des chiffres du Brazil’s Economic Research Institute Foundation, on compte 2500 itinérants à Rio. Mais puisque la statistique date de 2003, on peut sans doute penser qu’on en compte plus que 2500.

Des itinérants, j’en ai vu un paquet dans un paquet de villes. Ceux de Vancouver, qui vivent dans l’infâme Downtown Eastside, avec leur dépendance aux drogues dures, ont frappé mon imaginaire, comme ils frappent l’imaginaire de tous ceux qui se promènent dans ce petit secteur de la ville. Après deux mois à voir les Hommes de la rue de Rio, je réalise que Vancouver a de la sérieuse compétition en la matière, élément pas nécessairement positif.

Ici, les itinérants, je les surnomme les gars pas-là tellement ils ne semblent pas appartenir au même monde.  Ici, ce n’est même plus une question de vivre dans la pauvreté. Ce n’est plus une question de vivre dans la misère. Je pense que la plupart s’en accommoderait très bien. Ici, c’est une question de vivre sans dignité et espoir de s’en sortir et de ne même pas se rendre compte que l’on vit dans une telle situation tellement on n’est pas-là. C’est ça qu’on appelle le boutte de la marde? Pour moi, oui.

Dans mon premier billet live from Rio, je vous parlais du mythique quartier de Lapa et de sa faune nocturne pour la moins spéciale. Si le soir, Lapa vibre au rythme des bars et des fêtards, le jour on remarque beaucoup trop ses gars pas-là que son architecture coloniale encore visible malgré les épaisseurs de graffitis et les carreaux défraichis. On s’entend, ce qu’on n’y voit ne se retrouvera pas sur une carte postale ou une vidéo promotionnelle.

J’ai habité le secteur près d’un mois. L’intersection Mem de Sa / Gomes Freire, je l’ai traversée une centaine de fois. La première fois, elle fait peur sans qu’on s’attarde aux détails. La centième fois, on a mal parce qu’on s’attarde aux détails. Chaque fois, la même scène, les mêmes 20 hommes : le dude qui entend beaucoup de musique dans sa tête et qui joue inlassablement du drum dans le vide, debout, toujours au même endroit, le dude qui semble avoir une discussion très intéressante avec plusieurs interlocuteurs qu’évidemment personne ne voit, les deux dudes qui s’obstinent en buvant uma cerveja sur le banc de béton devant le bar. Bref, des classiques, ne portant évidemment pas le dernier complet Armani et le dernier parfum de Lise Watier et ne jasant fort probablement pas de la sévérité de la sentence réservée à Bradley Manning.

Et autour de ces classiques, un tableau encore plus triste. Des dizaines et des dizaines d’hommes dormant sur le trottoir, épars au hasard des rues. Les plus riches ayant le luxe de dormir sur un matelas qu’ils trimballent à gauche et à droite. Parfois, dormant sans couverture, parfois emmitouflé de la tête aux pied sous une couverture. Parfois complètement cachés dans le matelas. D’autres ont pour matelas une ou deux boîtes de carton dépliées. Alors que d’autres dorment tout simplement par terre avec rien d’autre, embrassant directement le bitume ou le béton.

Mais ici, le plus troublant n’est pas tant le fait qu’ils dorment sur le trottoir mais l’heure du sommeil. Jamais n’ai-je vu autant d’itinérants dormir par terre au beau milieu de l’après-midi. À l’aurore ou à l’aube, fine (pas fine dans le sens que c’est normal qu’ils dorment dehors, mais c’est plus normal qu’une personne dorme à 7 heures du matin ou à 8 heures le soir qu’à 3 heures de l’après-midi). Mais que je puisse en voir 25 dormir en marchant pendant 15 minutes au beau milieu de l’après-midi me flabergaste chaque fois.

Autre phénomène troublant, dans cette histoire sans fin de phénomènes troublants, plusieurs ne dorment pas collés le long d’édifices mais plutôt au beau milieu de la voie. On observe souvent la chose dans les parcs ou les espaces publics, et parfois même les trottoirs, alors qu’ils sont affalés en plein centre de l’espace. Un peu comme s’ils n’avaient pas eu la force de se protéger contre un mur, un arbre, un banc. Ce soir, mon coma commence… ici! Comme meurt un personne dans Matrix quand on le débranche alors qu’il se bat contre l’agent Smith.

Techniquement, rien ne ressemble plus à une personne qui dort qu’une autre personne qui dort. Mais les gars pas-là de Rio qui dorment sur le trottoir à trois heures de l’après-midi quand il fait 35 dehors ne ressemblent pas à des gens qui dorment. Je les regarde et les imagine être dans le 9e degré de rêve dans Inception, tellement loin de la vie et de la Terre, ressemblant à des êtres qui ne se réveilleront jamais. Comme si leur sommeil était un puits sans fond, un trou noir, un vortex d’obscurité, dans lequel ils plongent au moment de fermer les paupières. Insensibles aux bruits de l’environnement immédiat, passants, voitures, autobus, constructions, alors qu’ils sont pourtant au centre de l’auditorium.

Vendredi soir, Lapa, 22h00. La nuit nocturne bat son plein. À l’instar des bruyants débits de boisson avoisinant, la terrasse de Carlito’s na Lapa déborde comme à l’accoutumé. Entre la rue et la dernière table, environ 60 centimètres, espace suffisamment large pour accueillir un pas-là bien fatigué. Il est donc couché là sur le carrelage du trottoir. D’un côté, les voitures le frôlent au passage. De l’autre, on festoie entre amis. Mais le gars pas-là, lui, dort à poings fermés, à des années-lumière de la vie crachant ses décibels qui l’entoure, quelque part dans un dédale d’Inception.

Quelques mètres plus loin, de l’autre côté des magnifiques arches blanches, dans les marches en angle du trottoir entre Ladeira Santa Teresa et Joaquim Silva, un pas-là dort profondément, la tête directement sur le béton, les pieds six marches plus bas, le reste du corps occupant, en contorsion, les autres marches. Dormir dans un escalier de béton en angle alors que plusieurs centaines de personnes chantent et crient à quelques mètres de nous, c’est quelque chose, comme le disait le Grand Mario!

En passant, question à ne pas me poser : as-tu pris des photos des gars pas-là pour illustrer ton texte? Je répondrai par une question. Vous souvenez-vous de la scène dans Elvis Gratton quand notre colon national, alors qu’il étale son intelligence à Santa Banana, se fait prendre en photo par Linda avec un dude transportant 300 livres de noix de coco et de canne à sucre sur son dos, l’arrêtant sur son chemin pendant trois ans pour que Linda trouve le bon angle et que finalement le dude tombe à genoux quand Elvis le lâche, et que finalement sur la photo, on voit Elvis avec un sac de noix de coco en jute… Remember me? With a lot of rum… Alors, ma question : est-ce que j’ai l’air d’un Elvis Gratton? Je pense que ça devrait répondre à cette question si jamais elle vous traverse l’esprit.

Ces scènes, on les retrouve un peu partout à Rio. Parfois, c’est un vieillard les culottes baissées se lavant l’affaire en tentant de se cacher dans un coin entre deux édifices sur le trottoir à un jet de pierre du métro Botafogo. Parfois, c’est une femme qui n’a qu’un arbre comme camouflage pour faire un numéro 2 sur le terre-plein de Avenida Atlantica devant la plage de Copacabana. Parfois, c’est un jeune adulte qui allume un feu en plein air pour essayer de se réchauffer et cuisiner au beau milieu de la Praça Paris à Gloria. Parfois, c’est. Parfois, c’est. Parfois, c’est.

Mais, c’est toujours une scène de tristesse infinie, de désespoir absolu, d’abandon total. Un abandon par rapport à ce que la vie a à offrir ou à nous enlever. Ils n’interagissent pas avec ceux n’étant pas dans leur dèche. Ils ne mendient pas. Emprisonnés dans leur enfer. Physiquement si près, mentalement si loin, éteints.

Près de chez moi, deux cas déchirants. Deux hommes m’ayant tout l’air fin cinquantaine vivant sur deux coins de rue successifs. Le premier possède une canne, une couverture, beaucoup de corne sous les pieds et neuf dents. J’ai dû le voir 200 fois… jamais je ne l’ai vu debout. Mais il se lève au moins une fois par jour pour changer de côté de rue pour dormir, un soir du côté est, l’autre soir du côté ouest. Un pâté de maisons plus loin, son frère de rue, lui, ne bouge jamais. Toujours accoté contre le même arbre, à l’ombre. Il possède une petite radio et une bouteille Coca-Cola en plastique qu’il remplit d’eau. Souvent, au cœur de l’après-midi, toujours assis contre son arbre, il disparaît, immobile, sous son épaisse couverture. J’entends parfois grogner. Je ne vois jamais manger, je ne vois jamais sourire, je ne vois  jamais vivre. Je vois une épave.

Sûrement jadis un beau bateau fraîchement peint, dont le coque a frappé plusieurs écueils avant de céder, de fendre et de laisser entrer l’eau et de sombrer. Une épave comme il y en a tant au fond des eaux sombres de Rio. Pour l’instant abandonnées, ira-t-on un jour les repêcher?

mardi 30 juillet 2013

Sven à la plage




On retrouve deux types de douche sur les plages de Rio de Janeiro. La douche qui nous permet de nous décrotter un peu. J’écris un peu parce que ces douches de fortune/itinérantes installées au beau milieu de la plage ne possèdent pas nécessairement un jet très puissant. Donc, après avoir macéré cinq heures au soleil beurré de crème solaire, période pendant laquelle vous êtes également vous amuser follement dans la mer et pratiqué un des 23 000 sports que l’on pratique sur les plages de Rio, vous avez du sable inscrusté partout, vous collez plus que du Duck Tape et vous sentez le viarge. Donc, cette douche vous permettra simplement d’enlever le plus gros du sale et de survivre avant de procéder à un lavage plus en profondeur une fois à la maison. Ça, c’est la douche classique que tout le monde connaît.

Mais on retrouve également un second type de douche sur les plages ici. Celui auquel on a associé, il y a quelques années, un contenant malléable servant à transporter des biens divers souvent fabriqué en plastique, en coton ou en fibres synthétiques : le sac… ou bag en anglais. Oui, on parle bien ici du douche bag.

Malheureusement, ces JerseyShore-wannabe en puissance ont traversé les frontières et ont établi Rio comme base de travail, et ses plages comme salle de montre. On retrouve même quelques hipsters à Rio; pas vu des masses parce que le mouvement semble naissant (on me confirme entre les branches que le premier Urban Outfitters et American Apparel ouvriront leurs portes l’an prochain… l’invasion barbare devrait donc continuer à se répandre dans les prochains mois). Donc, si en tant que Québécois, vous voulez voyager sans être trop fortement déstabilisés culturellement, sachez que vous pourrez retrouver certains repères à Rio.

Mais revenons aux douches cariocas. Je pense ne rien vous apprendre en écrivant que le Brésil, et notamment Rio, est une terre fertile pour l’industrie de la chirurgie plastique. Le Brésil est le deuxième pays au monde dans le domaine, derrière les États-Unis. En 2011, il s’est pratiqué pas moins de 1,44 million de chirurgies plastique au Brésil. Le pays compte quelque 5000 chirurgiens plastiques, contre 5900 aux États-Unis et 2000 en Chine, troisième au classement (ouch! l’écart entre le Brésil et la Chine). Dans tous les stands à journaux, on retrouve un magazine dont le titre est sans équivoque : Plastica & Beleza (Plastique et beauté). Et le 22e congrès de International Society of Aesthetic Plastic Surgery aura lieu à Rio en septembre 2014 (réservez votre place dès maintenant!)

Bref, ici, on aime ça les beaux bodys bronzés. Et un beau body bronzé, faut montrer ça au peupe! Évidemment, de la peau, on en voit en ta sur les plages ici. Et le douche bag, lui, ce qu’il veut monter au peupe, ce sont ses muscles, ses proéminents mussssqquueesss.

Et pour montrer ces belles masses musculaires du haut du corps au plus grand nombre de gens possible, on ne reste pas évaché sur une chaise de plage à se faire griller la couenne parce que tu seras vu par un nombre trop restreint. Tu fais quoi? Tu te promènes, tu bouges le long de la plage. Et c’est ce que le douche fait.

À Rio, on retrouve sur le trottoir en bordure de la plage plusieurs séries d’appareils de métal pour s’étirer avant de courir, jouer au volleyball ou se baigner. Je ne sais pas s’il existe un règlement interdisant au peupe normal d’utiliser ces appareils parce que ce sont pratiquement exclusivement les douches à muscles qui rôdent autour de ces appareils. Évidemment, l’opération « étirement » se fait chesse à l’air, question que l’on puisse admirer ces suaves gouttes de transpiration post quatre chin up et la magnifique démarcation musculaire entre cette poitrine gonflée et ce six-pack d’Hercules ou entre cette épaule charnue et ce biceps viril.

En action, le douche effectue ses étirements le plus doucement et langoureusement possible afin de titiller et d’impressionner sa future proie déambulant sur le trottoir, comme si chaque étirement avait été étudié en laboratoire pendant trois ans afin d’atteindre le déploiement musculaire optimal… « si c’est à 45 degrés que mon pipe a l’air le plus gros, je n’irai pas à 48, faut viser la perfection dans la vie », m’a confié un douche qui a préféré conserver l’anonymat la semaine dernière, avant de remonter sur l’appareil pour faire 30 secondes de chin up en spinning en faisant bien attention de bien faire du bruit de bouche pour souligner son effort surhumain.

Pendant l’acte entre chaque exercice, le douche prend bien le temps de se regarder le chesse pour s’assurer que tout est magnifique et que son six pack est bien exposé. Mais un coq ne regarde jamais que sa propre crête dans la vie. Il faut qu’il analyse les autres pour s’assurer qu’il a la plus grosse crête et montrer sa supériorité. On observe le même phénomène autour des appareils d’étirement. On regarde les chicks passer, on fait des poses sans faire de poses parce qu’on fait attention pour avoir l’air un tantinet subtil, on se regarde l’huile de chesse couler, mais on scrute également la masse musculaire des ennemis en face de nous qui sont également capable de faire quatre chin up et de pousser sur un poteau de métal pour faire sortir leurs pipes. Heille, on en fait-tu des affaires en même temps?

On va s’entendre pour dire que toi, mon ami le D en train de faire des chin up, des sit up sur les machines et des push up sur le trottoir (sérieux, pourrais-tu plus bloquer le chemin aux piétons?), tu as développé ta luxuriante masse musculaire en faisant juste ses exercices sur ces tubes en bordure de la plage. Tes pipes, tu les as gonflés au gym avec des dumbbells. C’est pas ici que tu t’entraînes et que tu maintiens ta masse musculaire à flot. Alors, vraiment, à part pour essayer d’impressionner du monde et péter de la broue avec ta shape, qui, by the way, fait en sorte que t’as plus l’air d’un cumulonimbus que d’un humain normal, pourquoi tu viens faire tes étirements chesse à l’air sur la plage? « Pour m’étirer avant de courir », me confie la même source anonyme. Pour courir??? Je ne suis peut-être pas Josée Lavigueur avec 22 livres sur l’exercice à mon actif, mais je sais quand même que si tu veux t’étirer avant de courir, ça serait peut-être utile que tu étires ton bas du corps. « … », de répondre l’anonyme soudainement dubitatif. C’est beau, Rambo!

Parce que, oui, le douche carioca court aussi. Je spécifie le chesse à l’air même si vous commencez à comprendre qu’il fait pas mal toujours tout le chesse à l’air. Donc, il court, le CÀL’A, sur la piste cyclable / de course construite entre la rue et le trottoir sur la plage de Copacabana et celle d’Ipanema/Leblon. À l’instar de Rod dans le premier épisode de Chest-Bras, la capsule d’entraînement culte sur Tinternet, le douche carioca fôôôôcusse un peu trop sur le haut du corps et néglige passablement le bas du corps et, conséquemment, le cardio. Résultat, un piètre résultat en piste. Fascinant de voir des gars découpés au couteau peiner à maintenir un rythme de 7 km/h sur du plat sur 5 kilomètres. Je dépasse la créature aux abdos d’acier, sans trop forcer, pratiquement en mode marche rapide. Je sens la souffrance dans son souffle rauque et ses expulsions d’air violentes et saccadées avec la bouche, un peu comme ma source anonyme en faisant ses chin up.

Heille Fardoche, je te dépasse pratiquement en marchant et ma cousine de 8 ans te dépasserait aussi, ça va faire le soufflage d’air comme si tu montais l’Everest avec un sac à dos de 200 livres… on pousse, mais on pousse égal, ok? À moins que ce soit une stratégie, ça aussi. Courir lentement, mais faire semblant qu’on sue que le viarge pour tenter d’impressionner de jeunes nymphettes trop tartes pour se rendre compte que tu fais par exprès et qu’il est impossible de forcer autant quand tu avances moins vite en courant qu’un nageur qui fait de la brasse. Peut-être après tout. Tant qu’à être phony sur le bidule à étirements, je serais pas surpris que tu joues autant la comédie en courant.

Mais, vous me connaissez, je réussis toujours à trouver du positif dans le négatif. En fait, je vois beaucoup de positif à observer les douches de Rio. De un, ils me font beaucoup rire… et on va s’entendre que c’est très important pour l’équilibre mental le rire dans la vie. Donc, ils me font rire, me divertissent. Mais leur nudité intéressée m’a également permis d’en découvrir plus sur la culture du tatouage au Brésil.

J’ai sévi dans plus de 30 pays sur les 5 continents et jamais à ce jour n’avais-je visité un pays où les gens sont aussi tatoués qu’au Brésil. Aucune statistique officielle à fournir, juste une observation générale. Une journée sans voir de tatoos, c’est impossible. Et évidemment, quand on est à proximité de la plage entre des chesses à l’air, on en voit encore plus. Et quand je parle de tatouage, je parle de tatouage des ligues majeures. Pour la plupart, on est loin du petit tatoo discret du caractère chinois de la chance ou un « je t’aime Carole » avec un ti-cœur rouge… Ici, on joue plus dans le tatoo qui fait un bras, une jambe ou le dos au grand complet. Tu regardes le tattoo et tu as l’impression de lire les deux tomes du Comte de Monte-Cristo.

Et idéalement pas juste en noir, on joue plus dans la palette de peinture Sico au grand complet. Dimanche dernier, un douche arborait un tattoo à dominance jaune et bleu pour fitter avec ses chaussures de course… jaunes et bleues… Un douche concept, c’est tellement attendrissant… On voudrait l’adopter…

Toujours dimanche dernier, curiosité piquée comme toujours, j’ai chevauché un de ces appareils, libre de douche, pour le tester et voir si une soudaine envie de me boire des shakes et de me caresser les pecs allait me prendre. J’adore le concept de pouvoir faire des exercices en bordure de la plage, ça incite les résidents à faire du sport et à bouger, concept qui m’est cher. Mais soyez rassurés, nul danger que je me métamorphose, je vais continuer à faire ces exercices en t-shirt du haut de mes 155 livres pas de muscles tout en continuant à analyser, avec mon œil d’anthropologue, le comportement de mes nouveaux amis.





mardi 9 juillet 2013

Sven et le phallus de Lapa




Vendredi soir, 22h00. Seul, je déambule dans la pénombre à peine glauque du bairro Gloria, en direction de ce paradis nocturne que je sens à portée de main, celui des plaisirs alcoolisés du bairro de Lapa, haut lieu de la culture délétère findesemainesque de Rio.

À l’ombre de ses célèbres arches blanches, Lapa, un vendredi, c’est rien de moins qu’un passage obligé à Rio. Oui, chers gringos, il existe une vie en dehors de Copacabana…

J’entends déjà la musique résonner au loin, je salive déjà en sentant ces cervejas, ces caipirinhas, ces cachaças… Mais avant de pouvoir vivre pleinement le moment, je dois traverser ces rues qui m’ont pas l’air safe pour deux cennes.

Dans le coin gauche… Une cour de garage asphaltée avec 28 gros méchants loups, avec « guerre de gangs » tatoués dans la face, s’échangeant un 26 onces d’une quelconque boisson fort probablement frelatée entre une rue avec aucun poteau de lumière et un pâté de maisons avec des maisons possédant plus de graffitis que de fenêtres.

Dans le coin droit… Une pas lire lignée de « gars pas là » jasant entre eux dans un langage parallèle autour de leurs uniques possessions : sac à dos contenant la totalité de leur garde-robe et sac de couchage. Au moins 10 sac-à-sac (je reviendrai sur le phénomène de l’itinérance à Rio dans un autre billet).

La fin des horreurs de trottoir? Non, diantre! Que vois-je devant moi??? Frayeur pour mes chastes yeux!!! Des péripatéticiennes!!! Chance pour moi, ce spectacle ne s’étalera que sur quelques mètres, une vingtaine de spécialistes des plaisirs zinterdits. Mais ouf, quelle intensité. Et, Dieu, pardonne-moi car j’ai pêché… oui, j’avoue avoir regardé la chair de ces brebis égarées. Mais vous comprendrez, Monsieur Dieu, que c’était pour comprendre la culture brésilienne que j’ai posé les yeux sur ces brebis.

Côté tenue, ça ressemble pas mal à nos professionnelles à nous. Sauf deux… qui avait une stratégie marketing tout autre… Au lieu de s’affubler de la traditionnelle robe moulante à ras l’affaire, on y est ici allé de manière encore plus explicite : direct en bikini brésilien, pas de tataouinage. What you see is what you get! Et croyez-moi qu’il y a déjà pas mal de « seeer » avant de « getter ». Dans les cas présents, côté couverture de tissu, imaginez la grosseur du triangle d’un « La vache qui rit », et ce, pour les quatre zones à couvrir, ça vous donnera une bonne petite idée… Bref, excellente pub pour le chirurgien plastique qui a réalisé ces kits à 20 000 (10k pour le haut-avant et 10k pour le bas-arrière).

Après avoir survécu tant bien que mal à ces assauts de surplus de peau, je touchais dorénavant presqu’au but : Lapa!

Les arches, blanches et hautes, enfin devant moi, surplombant une intense faune nocturne : des bars partout sur ma gauche, avec des terrasses débordant dans la rue, des vendeurs de shooters ambulants se déplaçant d’un bar à l’autre la bouteille bien haute dans une main, les verres de plastique dans l’autre, l’allée piétonnière du milieu de la rue noire de kiosques itinérants de bouffes de toutes sortes et de… non… vous ne devinerez jamais… encore plus d'alcool…

Et je n’ai pas encore marché sous les arches. Avant les arches, c’était seulement la mise en bouche… le gros de la fiesta est de l’autre côté!

Une autre vague frappe : deux rues remplies de bars… à perte de vue, des terrasses pleines, qui débordent sur les trottoirs, qui débordent dans les rues, bouchées par une mer jaune de taxis. La rhapsodie des klaxons se mêle à la musique crachée à l’extérieur par les innombrables boîtes de nuit et au grondement vocal de milliers de fêtards… quel prodigieux capharnaüm sonore!

Je dois maintenant retrouver mes compagnons de soirée. Malheureusement, la technologie cellulaire nous a abandonnés! Faudra me fier à mes yeux. Bonne chance en ta… Aucune idée à l’extérieur de quel bar ils sont, mon regard Robocop estime une foule de 5000 personnes et on retrouve des bars sur plus de 500 mètres. Bon chan, champion!

Et c’est exactement à ce moment, alors que mes yeux étaient le plus sensibles et vulnérables aux stimulis extérieurs, en raison de la circonstance exceptionnelle, qu’ils furent attaqués comme jamais ils ne l’avaient été auparavant. Par une vision d’horreur pouvant faire fondre l’iris oculaire de Superman. Tel un chevreuil apercevant des phares de voiture en traversant l’autoroute, j’ai figé et été frappé de plein fouet.

Séant à quelques pieds devant moi… un she-male des temps modernes (ne vous inquiétez, ce n’est pas la simple vue d’un she-male qui me turlupina, ça m’en prend plus que ça). Une brute de 6 pieds, 5 pouces, 240 livres, les épaules larges comme une nageuse est-allemande, la peau bien foncée… les poings sur les hanches, les jambes écartées à la He-Man. Portant une robe bien relevée. Pas relevée comme dans un tartare bien relevé, relevée dans le sens littéraire du terme. Relevée comme dans pas baissée, relevée à la même hauteur que les poings sur les hanches. Encore une fois, ici, rien de stressant… un gars-fille a bien le droit de s’aérer l’entrejambe après un peu d’exercice.

Le problème ici étant que l’hurluberlu en question avait omis de s’équiper d’un quelconque sous-vêtement. Si vous n’avez pas une mémoire à trop court terme, vous vous souvenez que j’ai fait mention d’un she-male dans le précédant paragraphe. Et ça a quoi entre les deux jambes, un she-male? Une queue! Une belle grand queue! Perso, je m’étais dit que la première fois que je verrais la même personne arborant et exhibant fièrement seins et pénis, ce serait probablement en train de commander un pad-thaï dans un resto pas trop légit de fond de ruelle de Bangkok. Pas un vendredi soir à Rio de Janeiro, dehors, au vu et au su de tout le monde, en position He-Man la robe relevée sur le coin de rue le plus passant de Lapa.

En fait, non, je vous ai menti un peu. C’est faux d’écrire que Madame (ou Monsieur, c’est selon) avait la graine à l’air. Parce que notre ami avait habillé son précieux… hé oui, vous avez fait la bonne déduction; He-Man nous exhibait son phallus portant un condom! Je veux bien croire que sortir à Lapa, ce n’est pas tout à fait comme aller au Parc Safari nourrir de girafes avec les enfants… mais Ginette sacrament! L’histoire ne dit toutefois pas la situation dudit caoutchouc. S’agissait-il d’un usagé ayant servi quelques minutes auparavant et tenant toujours en raison d’un oubli de son propriétaire en mode semi? S’agissait-il d’un nouvel abri Tempo à peine déroulé par un propriétaire chassant déjà le prochain client? Suis curieux dans la vie. Mais à ce moment, je me suis senti rempli d’une incroyable vacuité! Suis demeuré à quelques mètres de She-Man tout en poursuivant mon chemin à la recherche de mes amis, vastement troublé par ce tableau surréel.

Après d’intenses flash-back de peur dignes de Platoon et de nombreuses divagations et d’hallucination du phallus habillé me pourchassant, je réussis finalement à trouver mes comparses et à expulser le méchant en leur racontant cette folle péripétie. Vite un caïpi, vite un deuxième. En temps normal, deux caïpi, ça fait la job. Mais là, je requisite un truc pas mal plus fort. Aubergiste,  me dar algo mais forte por favor! Il me sort un drink à base de cachaça : ça, ça va te remettre sur le piton, champion! Un truc blanc laiteux. Blanc laiteux, sérieux? J’ai-tu la face de quelqu’un qui veut boire du blanc laiteux maintenant?

Le mal devra passer d’une autre manière.
-        --- Bonsoir, madame!
-        --- Aïe caramba, très bonsoir, madame!
-         --- Allllôôôôôôô… mes plus beaux hommages, madame!

Finalement, ça va mieux tout d’un coup… Temps de bouger du trottoir et d’aller clubber, comme le dit si bien cette expression horrible… Temps de repasser devant le lieu de toutes les horreurs… Nooooooonnnnnn!!!! Are you f**$*#&@@?* kidding me??? T’es toujours là, le sac à l’air??? Ginette sacrament! Ça fait une demi-heure que je suis passé devant toi. Et t’es toujours là en train de t’exhiber le lunch en position He-Man.

Vite une boîte de nuit au PC! On trouve, on fait la queue à l’extérieur (todoumtissss!), on entre, on boit, on fait tchikaboum, tchikaboum, tchikaboum… On ressort deux heures plus tard, mais j’ai toujours peur d’un jamais deux sans trois… On fait bien attention pour ne pas repasser à l’intersection de She-Man. Je ne retournerai pas dans son antre…

Direction sous les arches. Le lieu devrait être plus sûr. Plus de fêtards en plein air, plus de vendeurs, plus de musiciens et, surtout, plus de policiers. Je fais quand même quelques 360 de la tête, question de m’assurer que la graine ne me suit pas…  je commence à paranoyer un sérieux temps.

Rien à l’horizon, je peux maintenant profiter pleinement du spectacle… un orchestre improvisé, environ 30 personnes pour autant de percussions, un rythme d’enfer et incessant, un son pesant, une harmonie spontanée, le tout doublé d’une chorale magnétiquement sublime, directement sous les blanches arches de Lapa pendant que j’avale deux énormes brochettes de poulet enrobées de farofa (un classique culinaire local!)… Une cadence impétueuse qui ne ralentira jamais pendant plus de 30 minutes, une scène normale d’un vendredi soir parmi tant d’autre, une intensité donnant des frissons… imaginez pendant le carnaval!!!

Le temps d’un instant, j’avais oublié la verge de She-Man. Mais la peur reprit en retournant vers la maison, et vers le dividu en question. J’avance, rien à gauche, rien à droite. Je repasse devant la scène du crime, rien à gauche, rien à droite.  Quelques mètres plus loin, sur une rue perpendiculaire, je l’aperçois de dos… marchant main dans la main avec un homme portant chemise et jeans. Sa stratégie avait manifestement fonctionné. Portait-il encore un condom? Difficile à dire, il avait enfin baissé sa robe et caché son phallus...

Je pouvais enfin dormir en paix!

PS : question à ne pas me demander… t’as pas de photo du dividu en question?



jeudi 18 avril 2013

Sven au hammam



C’était en quelque sorte un passage obligé, comme manger du « coucou pis de la mergué » ou une tajine. Pour mon premier périple au Maroc, il fallait bien que je m’en tape un, un massage dans un hammam.

Et question de bien profiter du moment, il fallait que j’aie l’esprit en paix, je ne suis donc pas allé dans un des 28572 hammams trop touristiques de la médina d’Arnakech. Mon massage dans un hammam, je me le suis payé dans la ville que j’ai préféré au Maroc, la très sympathique Chefchaouen, qui casse les autres villes avec les maisons blanches et bleues de sa médina.

Dans le guide, on proposait un massage au Centre Viva Form, pour les riches, ou au Bain Baraka, un truc pour locaux dans la médina. J’ai évidemment opté pour le Baraka.

Après avoir essayé de me rendre au bain moi-même, pas mal en très, très gros vain, j’ai dû me résigner à demander mon chemin à des Chefchaouenais parce que le Bain n’a évidemment pas d’adresse parce que les rues n’ont pas mal pas de nom.

Je finis donc par arriver devant une sympathique maison bleue toute coquette avec l’écriteau Baraka. Je monte l’escalier et je suis accueilli par un dude en jelaba, le capuchon bien enfoncé la tête baissée, bien écrasé au fond de sa chaise derrière le comptoir… on dirait Dark Sidious! Ça commence bien!

Sur le comptoir, on retrouve un sceau en plastique contenant des oranges. Des oranges dans un hammam, y’a vraiment des oranges fucking partout au Maroc… trop fort, vive le Maroc!

Après avoir payé la faramineuse somme de cinq euros pour le bain et le massage à Palpatine capuché, je me retourne et me rends compte que tout le monde se change dans l’entrée. Ça ressemble à un vieux vestiaire de hockey avec des tuileries changées pour la dernière fois quelque part dans les années ’70, un plafond bas, pas trop de lumière et un panier avec des gougounes brunes ne possédant pas la caractéristique d’être malléables. Pas tout à fait le même look que l’entrée du Bota Bota.

Je finis de me changer et suis mon masseur dans la portion bain. Finalement, le vestiaire était très class. Ici, c’est plus une ambiance de type salle d’interrogatoire du KGB dans un sous-sol trop humide de Moscou : vieux néon qui a pas trop l’air bien vissé au plafond qui fait un bruit de néon et qui éclaire en alternance comme un vieux néon sait si bien le faire, des portes avec des numéros (les portes ouvertes laissent découvrir une petite pièce tuilée qui a pas trop l’air sympathique si t’es pogné dedans avec un dude qui aurait éventuellement un tourne-vis dans les mains), des tuyaux laissant échapper de beaux cylindres de vapeur et des hommes derrière les portes émettant des sons étranges. J’ai confiance!

On finir par rentrer dans ma salle de massage. Là, je n’ai plus l’impression d’être au KGB, j’ai l’impression d’être dans une salle où Jack Bauer va arriver dans 15 minutes avec une cagoule noire sur la tête pour se faire mettre des électrodes sur les bouttes, la tête à l’envers dans le bain. Grande pièce, vestiaire d’hockey-style avec décoration de tuiles murales n’ayant même jamais fait la cut dans le plus poche des magazines de décoration de Roumanie, dans laquelle le système de ventilation et d’échangeur d’air a arrêté de fonctionner il y a huit ans. Si vous vous demandez ce que ça sent l’humidité, c’est ici qu’il faut venir.

L’homme qui me massera avec la version arabe de Richard Pryor. Il me pointe une rangée de bancs. Je comprends que je dois m’y asseoir avant que le show commence. Il ouvre les robinets et l’eau commence à couler dans le « bain ». Il y a trois seaux. Pryor remplit un seau et commence à lancer l’eau sur la tuile par terre. Il recommence l’opération quelques fois pendant que je me regarde autour de moi pour voir où est la table de massage. Évidemment, aucune table dans la salle des tortures et je comprends assez vite que la table, c’est par terre sur les tuiles et qu’il nettoie le tout pour que j’aille me coucher là dans pas long. Parfois, les hammams ont un énorme banc circulaire en céramique au centre de la pièce pour les massages. Ici, c’est à terre!



Deux minutes après, je me ramasse assis sur la tuile en attendant la suite des instructions. La discussion a lieu en français, en espagnol et en langage des signes tout en ayant lieu ni en français, espagnol ou langage des signes. Bref, ce que je dois faire est tout sauf clair. Je reste donc assis en indien.

Il m’arrose avec le contenu d’un premier seau. Cr**** que c’est chaud! Je m’habitue après trois-quatre seaux. Bien mouillé et brûlé, il me dit de me coucher sur le dos. Il sort son gant de plastique avec sa pommade savonneuse et commence à me masser et laver. Encore maintenant, je ne peux dire si c’était plus du bain ou du massage.

Ça faisait de la mousse pis toute, mais pas nécessairement beaucoup et Pryor allait pas mal trop vite pour laver. Et masser? Pas certain parce que d’un œil extérieur, il n’y avait absolument aucune suite logique dans ses mouvements qui s’apparentaient plus à ceux de Rainman en pleine crise d’épilepsie. Serre un bout de jambe deux secondes… fort et puis pas fort, savonne le genou deux secondes dans une suite d’apparentes incohérences. Vraiment très, très loin du Bota Bota.

Il me grogne « gragera », je me tourne sur le ventre. Il continue sa séquence étrange en m’arrosant une fois de temps en temps.

Il y va à fond la caisse, rentre son gant dans mes boxers sans demander la permission, me taponne les fesses en plus de m’effleurer le lunch un peu trop longtemps à mon goût. Il continue ses mouvements schizophréniques à la hauteur des jambes pendant deux-trois bonnes minutes. J’ai plus l’impression que ce traitement sert à améliorer la circulation sanguine de mes jambes qu’à les détendre. Guy Lafleur, arrête avec ton Revitive Circulation Booster. Le traitement de Richard Pryor est 1000 fois plus efficace, that’s the real deal!

Il regrogne « gragera »; je déduis que je dois me retourner. Il me lève les jambes fait quelques moves de pression que je comprends toujours pas.

Tout ça dure gros max 10 minutes. Il passe les 10 minutes suivantes à m’arroser avec de l’eau chaude… Je viens de comprendre sa technique de relaxation : stresser au maximum le corps du client avec des mouvements imprévisibles et incompréhensibles au point qu’il se relâchera comme jamais après la fin du traitement. Ça fonctionne à merveille, je n’ai jamais été aussi détendu après un « massage », même si je suis couché sur le dos sur de la tuile.

« Gragera », il s’en va… je fais quoi?
« Gragera », il revient 5 minutes plus tard, me relance un seau dessus.
« Gragera », avec un signe, je déduis que je dois aller dans le « bain ».

J’écris bain entre guillemets parce que je n’ai pas ici affaire au bain typique nord-américain. Le bain du Baraka est une cuve rectangulaire à même le mur tapissée de tuiles plus haute que longue. Je ne peux pas déplier mes jambes au complet. Pourtant, je suis loin d’être un géant.

Je réussis à déployer partiellement mes jambes dans le bain avec les genoux plus proches de la gorge que des chevilles. Deuxièmement, je dois positionner mes jambes dans un angle bien précis parce que les robinets, que je suis incapable de fermer, coulent toujours dans le bain, l’un de l’eau trop chaude, l’autre de l’eau trop froide, et je dois éviter le jet pour ne pas me brûler.

Mais couler est un grand mot, alors que le jet du robinet à peine rouillé (j’ai soudainement peur d’attraper le tétanos) s’apparente plus à celui d’un sprinkler qu’à autre chose et que le débit est de trois litres à l’heure.

Je sors de la salle, je crie « gragera », Pryor revient, je lui demande de fermer le robinet. Je vous vois venir : « ben là, trop moune pour fermer avec tes mains… mimimi mimimimi… » Je ne suis pas Hulk, mais je ne suis pas si moune que ça. J’ai beau forcer comme un mongol, mais le robinet n’a pas de poignée, il y a juste la « pinne » en métal. Pryor arrive. Finalement, il n’est pas plus Hulk que moi; il sort une petite clé à molette et ferme les deux robinets rouillés.

Il repart, je peux enfin me détendre dans le bain. Mais comment se détendre sans canard en plastique jaune? Au Bota Bota, ils ont des canards… je veux un canard!

Dix minutes après… « gragera »… il est 11:15, je dois filer parce qu’il faut vider le hammam. Les hommes doivent être sortis pour midi parce que, l’après-midi, le bain est réservé aux femmes.

Finalement, pas gros bain vapeur à l’eucalyptus, de salle de détente avec du Enya, d’emmitouflage dans robe de chambre au coton épais à lire des revues sur les couleurs des portes d’armoires à la mode à Brooklyn. Pas de Bota Bota… et c’est tant mieux. Pas au Maroc pour aller me taper un massage dans un 5 étoiles et me sentir comme chez moi. Au Maroc pour faire ce que les Marocains font.

Pas mal plus de chance ainsi que je me souvienne toute ma vie de Richard Pryor, ses « gragera » et sa thérapie schizophrène et des goûts discutables du propriétaire en matière de décoration intérieure. En plus, le Dark Sidious m’a donné une orange!